« Au village, il y a le troquet, le boulanger et maintenant le kébabier » : la France vue d’un kebab rural
La cloche de l’église résonne. « Oh merde, il est 13 heures, faut que je file », lâche Cyprien, la vingtaine, en refourrant ses affaires dans les poches de son jogging de foot. Il était resté accoudé au comptoir à papoter avec les kébabiers, bien après avoir fini son sandwich. Devant le beffroi de granit qui domine les toits des halles, les quelque 11 000 habitants d’Ancenis (Loire-Atlantique) se sont accoutumés au crépitement des grills et au ronronnement du couteau électrique d’Erdal Kir et de sa sœur Orezel, propriétaires du seul kebab de la ville.
Dans cette commune, l’Authentic Kebab, fait office de pôle central au cœur d’un territoire rural. Il en est presque devenu le troquet du coin : quelques tables trônent sur la place des Halles, on y vient dire bonjour, prendre des nouvelles, se frotter à la répartie mordante d’Orezel ; et bien sûr, croquer dans un sandwich. En ce vendredi midi, les ouvriers et artisans ne traînent pas, il faut repartir travailler. Beaucoup passent en coup de vent, le temps d’attraper un sac plastique à emporter.
La scène se rejoue chaque midi dans des centaines de bourgs français. Le kebab serait-il le dernier sandwich populaire ? « Sans doute », acquiesce Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion de l’Ifop. Tandis que le burger s’embourgeoise – « une formule basique chez Big Fernand coûte 16 euros » – et que la cuisine de grand-mère migre vers la bistronomie, « le kebab est resté fidèle au portefeuille des ouvriers, des lycéens et des travailleurs pressés ».
300 millions de kebabs avalés chaque année
Dans la salle vêtue de carrelage blanc, sommairement aménagée d’un frigo à canettes de soda, une affiche expose des prix imbattables. « Quand vous faites la formule avec les frites et la boisson pour huit ou neuf euros, vous vous en tirez pour un ticket resto », détaille le sondeur, qui recensait en 2019, dans une enquête, plus de 10 000 établissements sur le territoire, un chiffre qui n’a pas vraiment bougé depuis.
Le cabinet Gira Conseil estime à près de 360 millions le nombre de kebabs avalés en 2019 en France, troisième fast-food préféré des Français après le hamburger et la pizza. Un plat de jeunes, d’abord, car selon l’Ifop, 78 % des 18-24 ans fréquentent un kebab, contre 46 % de l’ensemble des Français.
Il suffit de s’attarder un peu au fond de la pièce, dans l’odeur de viande grillée, pour s’apercevoir que les larges portes coulissantes, toujours ouvertes, brassent parfois plus large que les seules classes populaires et les jeunes. « Il y........
