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«J’ai peur pour nos filles»

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friday

J’ai eu le privilège de grandir dans un monde où insulter une femme était honteux.

Je ne suis pas assez naïve pour m’imaginer que tous les hommes étaient des gentlemen, les ados encore moins. Mais au minimum, dans la sphère publique, mépriser les filles valait l’opprobre plutôt que la gloire.

Ce monde nous semble bien loin, cette semaine, avec la vidéo devenue virale d’un homme de 24 ans insultant une agente du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM).

On a beau s’indigner, les Mohamed Bekkali de ce monde ne se permettraient pas de publiciser leurs insultes violentes envers une policière, encore moins envers les femmes, s’il n’y avait pas un marché pour une telle misogynie.

Comme l’a affirmé le chef du SPVM : « Cette vidéo traduit clairement le masculinisme qui est dans un mouvement. »

Il est là, le problème. La haine et le mépris des femmes ne sont plus une affaire d’individus. C’est devenu un mouvement.

La manosphère est devenue un véritable monde parallèle en ligne où l’on fomente la haine à l’égard de la femme libérée.

Andrew Tate a fait des petits. Harrison Sullivan, Justin Waller, Myron Gaines – ils forment une véritable armée numérique qui propage l’idée selon laquelle les femmes devraient être soumises. Pire, ces hommes prétendent que la femme aime être dominée !

Il faut avoir vu le documentaire Manosphere sur Netflix pour en saisir l’ampleur.

L’un affirme que « les femmes sont nées avec de la valeur : un vagin et des seins. » L’autre plaide que les femmes ne devraient pas avoir le droit de vote !

Surtout, ils ne sont pas tous des islamistes. Au contraire, ce sont de vrais capitalistes qui misent sur le désir des jeunes garçons et des hommes désœuvrés d’être valorisés.

Or, ces apprentis mâles alpha empoisonnent nos jeunes garçons. Une étude récente pour le compte de la FAE, dans 200 écoles du Québec, en dressait un portrait affolant.

Car ils sont habiles, ces influenceurs. Sous couvert d’enseigner aux jeunes hommes à se prendre en main, à mener une vie saine dans un corps sain, ils alimentent le sexisme qui mène à la misogynie.

Et pour ajouter à la sauce toxique : ces mêmes ados sont ensuite exposés à une déferlante de pornographie en ligne – la grosse porno hard, dominatrice, dégradante, celle des sites comme Pornhub. Et ça commence tôt : au Québec, l’âge moyen du premier visionnement est de 11 ans !

Qui protège nos filles ?

Nous avons grandi avec l’idée que chaque génération ferait mieux que la précédente pour les femmes. Pendant des décennies, c’était vrai : les droits avançaient, les mentalités évoluaient, l’égalité progressait, lentement, mais réellement.

Puis Internet a tout reconfiguré. Progressivement, pendant qu’on regardait ailleurs.

Aujourd’hui, une génération de garçons se construit une vision des femmes à travers des vidéos qui les déshumanisent et de la pornographie qui les objectifie. Ça se passe en secret, souvent loin du regard de leurs parents, grâce aux algorithmes et aux téléphones cellulaires.

Nos filles, elles, grandissent dans ce monde-là. Elles naviguent dans des classes où certains garçons citent des misogynes comme des gourous. La mode leur dicte d’assumer leur corps, d’être libérées – puis on les juge dès qu’elles le font.

Pire, on leur conseille d’être résilientes. Fortes. De ne pas se laisser faire. Mais la résilience n’est pas une politique publique. C’est ce qu’on exige des victimes quand les responsables abdiquent.

J’ai peur pour nos filles. Pas d’un inconnu dans une ruelle. D’un monde qu’on laisse se construire, écran après écran, sous nos yeux.


© Le Journal de Québec