Pour les raccrocheurs, demain c’est maintenant!
Vouloir s’intégrer au marché du travail, mais se heurter à un mur invisible. C’est la réalité de milliers de Québécois qui n’ont pas complété leurs études secondaires. On se scandalise — avec raison — du taux de décrochage scolaire au Québec.
Dans la région de la Capitale-Nationale, on dénombre 5 500 décrocheurs par année, soit près de 14 % des élèves quittent l’école sans diplôme selon le tableau de bord du ministère de l’Éducation. Ce chiffre choque. Il inquiète. Il alimente les discours sur la paresse, le manque de volonté ou l’échec individuel. Mais derrière ce débat, une réalité demeure trop souvent ignorée : celle de ceux qui tentent de revenir à l’école. Les raccrocheurs.
Comme parents, comme société, nous souhaitons tous que nos jeunes obtiennent une scolarité minimale leur permettant une intégration durable au marché du travail. Or, si le décrochage fait couler beaucoup d’encre, le raccrochage scolaire, lui, demeure peu valorisé et rarement priorisé. Pourtant, il représente une véritable solution pour corriger ces trajectoires brisées et offrir à chacun une réelle chance d’accéder à une carrière et à une stabilité économique.
Problématique économique
Qui sont réellement les décrocheurs ? Contrairement aux clichés, ils ne sont pas tous en difficulté scolaire sévère ni désengagés. Plusieurs ont grandi dans des milieux familiaux fragiles, ont vécu de l’intimidation ou développé un profond sentiment d’incompétence face à l’école. Mais plusieurs possèdent des capacités scolaires dans la moyenne, voire même plus pour certains, et auraient pu réussir dans d’autres conditions.
Cette problématique est aussi économique. Selon un récent article du Journal de Québec, en 2025, on comptait au Québec 55 000 personnes peu scolarisées en recherche d’emploi pour seulement 29 000 postes ne demandant aucune scolarité. Cette donnée est éloquente. De plus en plus, la diplomation du secondaire ou son équivalent devient un filtre automatique, même pour des emplois qui n’en exigeaient pas il y a quelques années.
Dès 2023, l’Institut de la statistique du Québec observait d’ailleurs un virage clair : les employeurs recherchent désormais davantage de personnel qualifié, après avoir comblé la majorité des postes non qualifiés à la suite de la pandémie. Autrement dit, sans diplôme de base, les portes restent tout simplement fermées.
Malgré un taux de chômage avantageux dans notre région, nous continuons de manquer de travailleurs qualifiés dans des métiers essentiels : soudeurs, mécaniciens, secrétaires, charpentiers, etc. Des emplois bien rémunérés, accessibles, mais hors de portée pour trop de personnes faute d’une formation de base reconnue.
Par ailleurs, près d’un demi-milliard de dollars du programme de prêts et bourses dormirait inutilisé depuis 2018. L’argent est là. Les personnes motivées sont là. Les besoins des employeurs sont bien réels. Mais le système peine encore à faire le lien.
Ce désintérêt collectif envers le raccrochage scolaire est non seulement injuste, il est aussi économiquement absurde. Selon Statistique Canada, l’obtention d’une première scolarisation terminale peut représenter un gain allant jusqu’à 9 000 $ par année. Sur 30 ans, cela équivaut à près de 270 000 $. Multiplions ce montant par des milliers de raccrocheurs potentiels, et ce sont des centaines de millions de dollars qui pourraient être injectés dans l’économie québécoise.
En 2026, il est temps d’élargir notre réflexion. Continuer à parler de décrochage, oui. Mais surtout, s’intéresser sérieusement à ceux qui tentent de raccrocher. Cela implique de réduire les obstacles pour les adultes faiblement scolarisés, de valoriser la reprise des études et d’offrir de réelles conditions gagnantes pour obtenir un diplôme.
C’est précisément la mission que se sont donnés nos organismes de formation, il y a presque 30 ans : offrir à des adultes faiblement scolarisés les moyens d’obtenir une première reconnaissance d’études de niveau secondaire. Malgré les défis bien réels que représentent les retours en formation, nos organismes affichent un taux de persévérance impressionnant auprès d’une clientèle souvent éloignée du marché du travail et en quête de solutions durables.
Plus que jamais, nous devons réaffirmer collectivement le droit à l’éducation pour tous, y compris pour les adultes. Cela implique de renverser la tendance actuelle qui consiste à privilégier des mesures d’employabilité temporaires au détriment des retours en formation. Parce qu’au-delà des chiffres, le raccrochage scolaire est une question d’équité, de dignité et de justice sociale. Et surtout, une occasion précieuse que le Québec ne peut plus se permettre de gaspiller.
Membres de l’Alliance des milieux adaptés de scolarisation du Québec
Centre d’apprentissage inTENSif (ville de Québec) École La Dauphine (ville de Québec) L’École du milieu (ville de Lévis)
