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Un lien entre religion et homophobie?

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05.03.2026

Les médias ont fait grand cas récemment d’une enquête « qualitative » de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE), confiée à un professeur de science politique de l’Université du Québec à Montréal et portant sur la fréquence accrue de propos et de gestes misogynes, antiféministes, homophobes et transphobes tenus dans les écoles publiques du Québec.

Le Devoir (« L’essor de la misogynie, de l’homophobie et de la transphobie à l’école inquiète les enseignants », 23 février 2026) nous apprend que l’étude a porté sur « 110 enseignants, élèves et intervenants issus de quelque 200 écoles publiques réparties dans huit régions du Québec ». La Presse, qui a aussi couvert la conférence de presse convoquée par la FAE, parle plutôt de « 110 personnes qui ont travaillé dans environ 200 écoles primaires et secondaires publiques d’un peu partout au Québec ». Cela fait donc, en moyenne, une demi-personne par école, mais passons, car le responsable du rapport affirme que la méthode utilisée correspond « aux critères reconnus en sciences sociales ».

Ce qui a plutôt attiré mon attention et suscité mon étonnement est l’affirmation que les propos homophobes et transphobes ne seraient « pas une question de religion ». Or, sachant ce que des livres « sacrés » comme la Bible, la Torah ou le Coran disent, par exemple, de l’homosexualité et sachant que des croyances sincères et profondes ont des effets — sinon ce ne sont pas des croyances profondes — et que ces effets diffèrent bien évidemment selon les religions, l’affirmation que l’appartenance et surtout la pratique religieuse n’influent pas sur les propos homophobes est tout simplement incroyable et va à l’encontre de tout ce que la sociologie sait des religions.

Mais comme il est également affirmé que ces résultats qualitatifs « vont dans le même sens que les données récoltées par l’organisme GRIS-Montréal à partir de plus de 35 000 questionnaires remplis par des élèves du secondaire », je suis allé voir si cette grande enquête confirmait vraiment ce phénomène incroyable.

L’intérêt de cette étude quantitative est qu’elle analyse la variable « religion » et — sans surprise — elle confirme ce que l’on sait très bien, à savoir que « les élèves pratiquant une religion, quelle qu’elle soit, sont de deux à trois fois plus susceptibles de rapporter un malaise avec le fait d’apprendre que leur meilleure amie est lesbienne que ceux qui rapportent avoir une religion, mais ne pas la pratiquer. En 2023–2024, plus de la moitié des élèves pratiquants était mal à l’aise avec une meilleure amie lesbienne ». La différence entre les pratiquants et les non pratiquants est statistiquement très significative.

Ce résultat, fondé sur un échantillon de près de 2000 réponses, est tout à fait conforme à ce qui est largement documenté et n’est donc nullement en accord avec l’enquête « qualitative » de la FAE (ou du moins à l’interprétation qui en a été proposée).

On peut toutefois déplorer que les auteurs de cette étude quantitative aient curieusement amalgamé toutes les religions en une seule, comme si la tolérance envers la diversité sexuelle ne pouvait pas varier de manière significative selon les religions pratiquées.

Le rapport du GRIS-Montréal ne fournit pas la réponse, mais l’hypothèse la plus plausible est qu’il y aurait des différences importantes entre les réponses aux questions selon que la religion pratiquée relève de l’évangélisme chrétien, du catholicisme, du protestantisme, du judaïsme ou de la religion musulmane.

Le rôle des convictions religieuses dans les comportements sociaux est toujours un « objet chaud » et donc risqué à étudier. Il faut toutefois le refroidir, car toute science véritable vise à rendre raison des phénomènes et non pas à les « dénoncer ». Cela exige de bien prendre en compte l’ensemble des variables possiblement explicatives et non pas de tenter de minimiser ou d’évacuer celles qui nous déplaisent ou qui peuvent causer un « malaise ».

Quand le jupon du militant dépasse amplement la toge du savant, le résultat ne fait que confirmer une fois de plus ce qui disait le sociologue Max Weber aux étudiants réunis à Berlin en 1917 : « Partout où l’homme de science intervient avec son propre jugement de valeur, il cesse de comprendre pleinement les faits. »

Face aux critiques qui pointent le manque de distanciation et les biais de l’analyse, l’auteur de l’enquête de la FAE rétorque : « Qui reste neutre en étudiant les cellules cancéreuses ? » Il confond alors le « contexte de recherche », qui est évidemment influencé par nos choix personnels, et le « contexte de justification », qui vient après la recherche et qui exige que l’interprétation des résultats évite les biais de confirmation et réponde aux critiques de manière précise et sans jouer à la victime.

Car, aussi ému qu’il puisse être face à une personne atteinte d’un cancer, le chercheur biomédical a tout intérêt à ne pas éliminer des variables explicatives s’il cherche vraiment à guérir la maladie…

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