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À qui le droit d’exister dans notre langue?

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20.03.2026

La décision du gouvernement Legault d’interdire l’écriture inclusive, notamment des mots comme « iel » ou « toustes », dans les communications gouvernementales est présentée comme un geste de « clarification linguistique ». Pourtant, derrière cet argument technique se cache un choix profondément identitaire et politique : celui de restreindre les formes de reconnaissance symbolique dans l’espace public.

Car les mots ne sont jamais neutres.

Comme l’a montré la linguiste Josiane Boutet, le langage ne se contente pas de décrire le réel : il le construit. Nommer, c’est faire exister. À l’inverse, refuser de nommer, c’est invisibiliser. Cette idée n’est pas qu’un principe abstrait : elle est confirmée empiriquement. Une étude menée par Shamir Vainapel (2015) a démontré que l’usage du masculin générique dans les sondages influençait les réponses des femmes, au point de produire des écarts artificiels entre les sexes. Ces écarts disparaissaient lorsque le langage devenait neutre ou inclusif. Autrement dit, la manière dont on formule le monde modifie concrètement la manière dont il est perçu et mesuré. En bannissant certaines formes d’écriture qui tentent de refléter la diversité des identités, le gouvernement ne simplifie pas la langue : il limite les possibilités mêmes de décrire le monde dans lequel nous vivons.

Ce geste s’inscrit dans ce que le sociologue Pierre Bourdieu appelait la violence symbolique. Une violence souvent imperceptible, mais profondément efficace : celle qui impose une vision du monde comme étant la seule légitime, en marginalisant toutes les autres. En décrétant quelles formes linguistiques sont acceptables, le gouvernement ne protège pas seulement une norme grammaticale : il consacre une hiérarchie des existences. Il a le droit d’exister, mais pas elle ou iel.

On nous dit que ces formes créent de la « confusion ». Mais pour qui ? L’histoire du français est celle d’évolutions constantes : la féminisation des titres professionnels, aujourd’hui largement acceptée, a elle aussi été décriée en son temps. Par exemple, c’est en 1985 que la FTQ reconnaît pleinement le travail au féminin, et change ainsi son nom pour la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec, après des dialogues et tentatives sans résultats depuis plus de 2 ans ! Aujourd’hui, il nous apparaît normal que ce syndicat ait ce titre. Refuser l’évolution au nom de la stabilité revient souvent à figer des rapports de pouvoir hérités.

Et puis, il faut admettre que de déclarer que cet exercice grammatical apporte de la confusion, c’est présenter l’écriture inclusive comme une source majeure de confusion qui revient à sous-estimer la capacité des citoyennes et citoyens à comprendre et à s’adapter à des formes linguistiques pourtant relativement simples (ou c’est peut-être admettre les failles de ses propres capacités intellectuelles…). Et pourquoi serait-il plus difficile pour nous d’intégrer le langage inclusif que pour les Allemands — qui ont un troisième genre — ou pour les anglophones — qui n’en ont aucun ?

L’écriture inclusive n’est pas une menace pour la langue. Elle est une tentative, encore imparfaite, de la rendre plus fidèle à la réalité sociale contemporaine. Et cette réalité inclut des personnes qui ne se reconnaissent ni dans le masculin générique ni dans la stricte binarité des genres. Le masculin n’a aucune raison valide d’être le seul à avoir le droit d’exister, de toujours l’emporter sur toutes les autres formes identitaires.

Interdire ces formes dans les communications du gouvernement envoie un message clair : certaines réalités peuvent être vécues, mais elles ne doivent pas être visibles. Il faut peut-être, en effet, baliser certains usages pour assurer la clarté des communications, mais qui devrait encadrer ce processus ? Certainement pas un groupe de personnes qui ne représentent pas les intérêts et les expériences vécues des personnes concernées.

Pourquoi ne pas laisser notre langue vivre, la laisser devenir, grandir? À un moment donné (une expression bien québécoise…), la langue trouvera son identité grammaticale par elle-même. Dans tous les cas, dans une démocratie, le rôle du gouvernement n’est pas de réduire le langage à ce qui est « confortable », mais de permettre à chacune et chacun d’y trouver une place. Car ce qui ne peut pas être nommé peine à être reconnu et ce qui n’est pas reconnu reste, trop souvent, exclu.

Et puis moi-même, j’ai appris à conjuguer tous nos mots catholiques en verbe — dans tous les temps, composés et autres ! Il faut dire que parfois, quand je lis les nouvelles, ça me donne l’envie de sacrer au féminin pluriel…

Finalement, et je crois que cet argument est le plus important : depuis quand la facilité doit-elle l’emporter sur la justice ? Interdire une forme d’écriture au motif qu’elle serait « difficile » à produire ou à lire est troublant. Car pendant qu’on invoque la complexité de quelques accords ou néologismes, d’autres vivent au quotidien des réalités bien plus lourdes : le sexisme ordinaire, l’invisibilisation, la discrimination systémique. À cet égard, l’écriture inclusive n’est pas une contrainte démesurée, mais un effort minimal pour rendre la langue un peu plus fidèle aux expériences vécues. En la rejetant, on envoie le signal que même ce plus petit des petits gestes est de trop.

Je vous laisse donc sur une citation de M. Pierre Karl Péladeau, sur notre belle langue : « Elle est, et doit demeurer, pour nous toutes et pour nous tous, l’accent de notre accueil et de notre fierté. »

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