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Le cours de l’action canadienne

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15.04.2026

Il faut bien se consoler, mais Yves-François Blanchet avait raison de dire que l’élection partielle de lundi dans Terrebonne importait moins que le scrutin qui sera tenu dans l’ensemble du Québec en octobre prochain. À cet égard, la défaite du Bloc québécois offre cependant matière à sérieuse réflexion.

On a avancé bien des explications à la victoire de la libérale Tatiana Auguste : l’effondrement du vote conservateur, de celui du Nouveau Parti démocratique, la disproportion des moyens dont disposaient les libéraux, le nombre grandissant d’électeurs issus de l’immigration, la mauvaise température…

La principale raison demeure toutefois l’aura qui illumine Mark Carney, dont la lune de miel n’en finit plus de finir. Certes, il ne serait pas premier ministre, ni même en politique, s’il n’avait pas profité de circonstances aussi exceptionnelles. Cela n’enlève cependant rien à ses mérites. Il a su canaliser au mieux l’anxiété créée par le comportement cauchemardesque de Donald Trump pour faire grimper de façon spectaculaire la valeur de l’action canadienne au Québec, qui a atteint un niveau insurpassé depuis des décennies.

Personne ne peut sérieusement croire à un regain d’affection pour le fédéralisme, dont les avantages et les inconvénients demeurent ce qu’ils ont toujours été, si ce n’est que ces derniers se sont aggravés, compte tenu de la diminution du poids démographique, et donc politique, du Québec au sein du Canada. La valeur d’une action n’est cependant pas affaire de sentiment.

Il semble maintenant acquis qu’il n’y aura pas d’élections fédérales avant 2029. D’ici là, il est bien possible que les choses soient revenues à la normale, que le cours de l’action canadienne ait retrouvé un niveau correspondant davantage à sa valeur réelle et que le Bloc récupère son dû, y compris dans Terrebonne.

La tenue d’un référendum sur l’indépendance quelque part en 2030, comme cela semble être l’intention de Paul St-Pierre Plamondon, s’il parvient à former un gouvernement majoritaire, pourrait aussi se faire dans un climat plus serein.

Il serait toutefois étonnant que cette normalisation soit perceptible dans les six prochains mois. Les élections au Québec auront lieu un mois avant les élections de mi-mandat aux États-Unis, qui donneront peut-être l’impression que les frasques de M. Trump pourraient être modérées quelque peu durant la deuxième moitié de son mandat.

Il est également improbable qu’on soit alors fixé sur le sort de l’accord commercial entre le Canada, les États-Unis et le Mexique, l’ACEUM, même s’il doit en principe être renégocié d’ici le 1er juillet. S’il est remplacé par des accords séparés, comme on en évoque la possibilité à Washington, l’incertitude sera prolongée d’autant.

D’une manière ou d’une autre, il est très douteux que le Canada sorte de ces négociations dans une situation aussi avantageuse qu’elle l’était avant le retour de Donald Trump, comme il est très possible que le Québec fasse les frais d’un nouvel accord.

On ne saura malheureusement pas à quoi s’en tenir avant que les électeurs soient appelés aux urnes, le 5 octobre prochain. Leur choix risque d’être plus dicté par la situation du moment que par celle qui pourrait prévaloir dans quatre ans.

Même si François Legault a tenté pendant des années de faire vibrer la fibre nationaliste et qu’il s’est heurté à un mur chaque fois qu’il a adressé une demande à Ottawa, on ne peut pas dire que souffle un vent comparable à celui qu’avait jadis fait lever la « bataille des gens de l’air », qui avait grandement contribué à l’élection du Parti québécois en 1976. Ou encore à la colère qu’avait provoquée l’échec de l’accord du lac Meech, qui avait ouvert la voie au référendum de 1995.

Il est étonnant de constater à quel point le discours révisionniste prononcé par M. Carney à la Citadelle de Québec, en janvier dernier, est rapidement tombé dans l’oubli. D’après Paul St-Pierre Plamondon, en renouant avec la tradition colonialiste héritée de lord Durham, le premier ministre canadien avait lui-même déclenché la campagne référendaire.

Il y a moins d’un mois, le président d’Air Canada, Michael Rousseau, soulevait à nouveau un tollé, cette fois pour avoir diffusé un message de condoléances qui ne contenait que deux petits mots de français à l’occasion de l’accident survenu à l’aéroport LaGuardia, qui a causé la mort d’un pilote québécois.

M. Rousseau a été forcé de quitter son poste, mais tout le monde sait que voler sur Air Canada va demeurer une source de frustration pour de nombreux francophones, peu importe ce que dit la Loi sur les langues officielles.

Il convient de saluer l’exploit de M. Carney : grâce à lui (et à Donald Trump), le parti des Trudeau père et fils, de Jean Chrétien et de Stéphane Dion, auteur du rapatriement de la Constitution et de la Loi sur la clarté référendaire, qui a été accusé de tous les péchés, y compris de vouloir étouffer le français sous le poids de l’immigration, vient de remporter la victoire dans un château fort souverainiste. L’action canadienne ne semble pas à la veille d’un krach.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


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