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De Parizeau à Girard

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18.03.2026

Aussi conservateur soit-il, Eric Girard aurait sans doute préféré présenter quelque chose d’un peu plus excitant pour son dernier budget. Cela faisait un peu tristounet comme discours d’adieu.

Le nouveau chef du Parti libéral du Québec, Charles Milliard, a parlé d’une panne d’inspiration, mais il y a des limites à la comptabilité créative. Si cela peut consoler M. Girard, Jacques Parizeau, dont il a égalé le record de longévité aux Finances, avait fait pire dans son huitième et ultime budget.

De la même façon que la pandémie a heurté les finances publiques de plein fouet, la récession du début des années 1980 avait freiné la légendaire inventivité de « Monsieur », même si ses exposés macroéconomiques demeuraient toujours aussi impressionnants. Et toutes proportions gardées, le déficit de 3,2 milliards qu’il avait prévu pour 1984-1985 était infiniment supérieur aux 8,6 milliards que M. Girard a annoncés pour 2026-2027 ; il représentait 3,2 % du PIB, par rapport à 1,3 % pour celui annoncé mercredi.

Qu’à cela ne tienne, M. Parizeau avait conclu son discours dans des termes que son lointain successeur aurait pu reprendre intégralement : « Le discours sur le budget n’annonce aucun virage spectaculaire. Sur le plan du développement économique, le gouvernement est persuadé qu’il est sur la bonne voie. Les gestes qu’il a posés sont probants. Le plan de relance doit normalement fournir les résultats attendus. Alors que le relèvement de l’économie du Québec est remarquable, il n’y a pas de raison de changer les orientations fondamentales. »

À son habitude, M. Parizeau avait consacré quelques passages de son discours à dénoncer l’insuffisance des transferts fédéraux, qui continueraient à avoir l’effet d’un « véritable carcan » pour les finances publiques du Québec tant qu’il demeurerait dans la fédération.

M. Girard ne parle plus de ces choses. C’est dans une annexe des documents budgétaires qu’on constate que les transferts augmenteront de seulement 1,7 % en moyenne au cours des cinq prochaines années — et que la part de la péréquation réservée au Québec ne cessera de diminuer. Il faut dire que la péréquation était le grand argument du premier ministre Legault pour justifier le fédéralisme.

Le ministre des Finances avait évoqué une fin de cycle électoral, mais il serait plus juste de parler d’une fin de régime. Son discours s’apparentait davantage à une apologie déjà nostalgique des huit années de gouvernement caquiste qu’à une projection vers l’avenir.

Aurait-il trouvé ce bilan aussi « exceptionnel » s’il avait été lui-même candidat à la chefferie de la Coalition avenir Québec, comme il en avait brièvement évoqué la possibilité ? Christine Fréchette et Bernard Drainville ont manifestement été moins éblouis.

On peut quand même sentir un soupçon de reproche dans certains passages de son discours. Tout en réitérant l’appui du gouvernement aux grands projets économiques, il a cru nécessaire de préciser qu’il n’y aura « pas de compromis sur la rigueur », qui a en effet semblé faire défaut dans des dossiers comme Northvolt ou Lion Électrique. Aussi, malgré la menace que les tarifs imposés par le gouvernement Trump font peser sur l’industrie forestière, « nous n’allons pas baisser les bras », a assuré M. Girard, alors que le premier ministre Legault avait déclaré d’entrée de jeu que la moitié des emplois dans ce secteur étaient condamnés à disparaître.

Avec des prévisions d’augmentation de dépenses de 4,1 % en santé, on ne peut pas accuser le ministre des Finances d’avoir mis la table pour des années d’austérité, même si l’augmentation de 2,4 % prévue en éducation ne suffira pas à maintenir des services déjà déficients à leur niveau actuel (et encore moins à les améliorer).

La détérioration de la conjoncture internationale et les négociations commerciales à venir avec les États-Unis risquent d’encore aggraver les choses. Les documents budgétaires évoquent la possibilité d’une récession qui pourrait faire voler en éclat les prévisions de M. Girard et reporter le retour à l’équilibre budgétaire au-delà de l’horizon de 2029-2030 à moins d’utiliser un remède de cheval. Déjà, son appréciation de la durée de la guerre en Iran — six semaines — semble dépassée.

D’un naturel plus économe que l’était M. Parizeau, Eric Girard a souligné que son budget ne contient ni cadeaux préélectoraux ni promesses frivoles, invitant tous les partis politiques à « faire preuve de la même responsabilité à l’approche des élections du mois d’octobre ».

Cette invitation s’adresse sans doute aussi à celui ou celle qui deviendra chef de la CAQ le 12 avril. Dans son esprit, s’engager à compenser d’une manière ou d’une autre l’augmentation du prix de l’essence s’apparente manifestement à une promesse frivole.

M. Girard a néanmoins prévu une enveloppe annuelle de 250 millions pour permettre au futur chef de la CAQ, qui pourrait aussi piger dans la réserve pour éventualités imprévues de 2 milliards, de respecter les engagements qu’il aura pris lors de la course à la chefferie. Les partis d’opposition ont fait mine de s’en indigner, mais cela ne constitue pas une bien grosse cagnotte.

En arrivant en poste, M. Girard a eu la chance d’hériter d’un surplus de sept milliards de dollars sans lequel il ne pourrait pas se féliciter de soulager le fardeau des contribuables d’un montant équivalent en 2026-2027. En comparaison, ce qu’il laisse à son successeur lui donne l’air un peu pingre.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


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