Comme par magie
À en croire l’ancienne présidente du Conseil du trésor de Jean Charest, Monique Jérôme-Forget, le « syndrome de la pépine » était une caractéristique typiquement masculine. Peu importe qu’un projet soit prêt à démarrer ou non, les hommes étaient incapables de se retenir.
La nouvelle première ministre, Christine Fréchette, démontre toutefois qu’une femme peut être aussi impatiente de voir les pelles mécaniques entrer en action. Les fils ne sont peut-être pas tous attachés, mais les pépines seront à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont dès cet été, a-t-elle assuré.
Personne ne se plaindra que le gouvernement donne enfin le feu vert à un projet dont on discute depuis 2012, dont l’urgence et la nécessité sont incontestables. Ce déblocage, qui coïncide avec l’entrée en fonction de Mme Fréchette, est néanmoins trop soudain pour ne pas donner l’impression qu’on a décidé de construire l’avion en plein vol.
Au lendemain de la présentation du dernier budget Girard, il y a à peine un mois, c’était la consternation. Dans le Programme québécois des infrastructures 2026-2036, le projet demeurait en phase de planification et allait faire l’objet d’une « optimisation », c’est-à-dire d’une réduction, de 15 %.
« C’était la pire nouvelle qu’on pouvait avoir », se désolait le chef du service des soins intensifs, le Dr François Marquis. Cette semaine, il avait retrouvé le sourire. « C’est certain que, dans un monde idéal, j’aurais aimé qu’on passe le plan complet en réalisation. Pour moi, la fin du niaisage va être quand je vais voir des pépines creuser, mais je crois que c’est le plus concret qu’on ait jamais vu. »
Les travaux vont s’échelonner sur 10 ans, de sorte que le coût final demeure un point d’interrogation. La première ministre reconnaît que le chiffre de 5 milliards de dollars est une simple estimation, qui sera assurément revue à la hausse. « Il faudra raffiner ces calculs-là au fil de l’évolution du projet. » Comme pour le troisième lien.
On peut comprendre les partis d’opposition de s’interroger sur ce déblocage. « Alors que le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) savait qu’il devait aller de l’avant, il a choisi d’étirer le dossier pendant des mois avant de bouger, et ce, pour des raisons électorales », a déclaré le porte-parole de Québec solidaire en matière de santé, Guillaume Cliche-Rivard.
Il est vrai que l’imminence d’une élection a parfois un effet quasi miraculeux sur des projets qui semblaient inextricablement enlisés et qui redeviennent soudainement des priorités absolues. C’est à se demander s’il ne faudrait pas prévoir la tenue d’élections à mi-mandat, comme aux États-Unis. Il arrive aussi qu’une fois l’élection passée, on découvre de nouveaux problèmes dans un dossier qu’on assurait avoir réglé.
Pour le moment, la nouvelle première ministre est cependant axée sur les solutions. Ainsi, quelques jours ont suffi pour qu’une entente survienne avec la Fédération des médecins spécialistes (FMSQ), alors que les négociations semblaient dans l’impasse.
Selon le président de la FMSQ, le Dr Vincent Oliva, c’est l’orgueil mal placé de François Legault qui faisait obstacle à un règlement. M. Legault avait sans doute une dent contre les médecins, mais l’augmentation qui a été acceptée par les spécialistes ressemble étrangement à celle que le gouvernement avait proposée il y a plusieurs mois. Se pourrait-il qu’on ait, là encore, retardé les choses pour permettre à sa successeure de régler un autre dossier ?
Mme Fréchette dispose de très peu de temps pour convaincre la population qu’elle peut offrir une option de rechange valable, même si elle a fait partie d’un gouvernement usé par huit ans de pouvoir et que son propre Conseil des ministres est composé essentiellement des mêmes personnes.
La course à la chefferie de la CAQ n’a peut-être pas suscité un grand intérêt, mais les électeurs vont quand même regarder ce que la nouvelle première ministre peut faire, ne serait-ce que par curiosité. Depuis son assermentation, elle a réussi à monopoliser en grande partie l’espace médiatique consacré au débat politique québécois. Le défi consiste à maintenir l’intérêt.
Elle ne doit pas trop compter sur l’Assemblée nationale, qui clôturera ses travaux dans moins de deux mois, bien que l’adoption d’une loi dite de Clare, qui permettrait aux femmes de connaître les éventuels antécédents de violence conjugale de leur partenaire, serait la bienvenue.
La rapidité avec laquelle elle s’est rendue à Ottawa, et s’envolera lundi vers Washington, crée assurément l’impression d’un nouveau dynamisme, que M. Legault semblait avoir perdu, à défaut de produire des effets concrets à court terme.
C’est cependant l’économie qui est, en principe, le point fort de la nouvelle première ministre. « Remettre de l’argent dans la poche des Québécois » est un refrain qui est passablement usé, même si tout allègement du fardeau fiscal sera bien accueilli. Elle frapperait un plus grand coup en concluant l’accord énergétique avec Terre-Neuve, qui ferait un peu oublier les déboires de la filière batterie.
En décembre dernier, Mme Fréchette avait déclaré que l’entente de principe signée un an plus tôt serait compromise si la CAQ perdait le pouvoir. Dans ce cas, elle ne pourra peut-être pas compter sur l’effet magique des élections. À la réflexion, son homologue terre-neuvien, qui ne semblait déjà pas très emballé, préférera peut-être attendre d’en connaître le résultat avant de se décider. Si le Parti québécois prenait le pouvoir et persistait dans son intention de tenir un référendum, cela pourrait rendre M. Wakeham encore moins enthousiaste.
Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.
