Choisir le «moins pire»
Un collègue de L’Actualité évoquait cette semaine le dilemme d’une militante caquiste en cette fin de course à la succession de François Legault : « Qui choisir entre un candidat dont je n’aime pas le style de leadership et une candidate qui n’en a pas ? »
Si Christine Fréchette a connu un départ canon en janvier dernier, Bernard Drainville n’en a fait qu’une bouchée dans les deux débats, et il a poursuivi sur cet élan jusqu’à la fin, le ralliement de Simon Jolin-Barrette constituant le point d’orgue de cette remontée.
La militante citée par L’Actualité n’a pas explicité sa pensée, mais elle faisait peut-être référence au côté « mononcle » de M. Drainville, qui en indispose plusieurs, même si son dynamisme est indéniable et qu’il a manifestement fait la meilleure campagne. En comparaison, Mme Fréchette a en effet paru bien « beige » pour une aspirante cheffe.
Le dilemme peut aussi, outre le style, porter sur le fond. Plutôt que la synthèse entre économie et nationalisme que prétendait réaliser le père fondateur de la Coalition avenir Québec (CAQ), bien des militants doivent avoir l’impression de devoir choisir entre un émule d’Éric Duhaime et une libérale à la Robert Bourassa. Peu importe qui sera élu dimanche, la CAQ ne sera plus ce qu’elle était, même si elle continuera à promouvoir la mythique « troisième voie ».
Dans une élection, on vote souvent pour un parti dans le but d’en bloquer un autre. Le réflexe du « n’importe qui sauf » peut aussi jouer dans une course au leadership. On peut se demander si la vingtaine de ministres qui ont donné leur appui à Mme Fréchette lui trouvent réellement l’étoffe d’une première ministre ou si c’est plutôt qu’ils ne veulent pas avoir à composer avec un collègue qui leur deviendrait rapidement insupportable.
On peut aussi avoir un objectif précis. En se rangeant derrière M. Drainville, M. Jolin-Barrette a-t-il voulu appuyer un défenseur de l’identité québécoise plus déterminé ou cherchait-il simplement à sauver son projet de constitution, qui ne semble pas enthousiasmer sa rivale ?
Une course laisse invariablement des séquelles, plus ou moins graves. En 2013, durant la course à la succession de Jean Charest, Raymond Bachand avait reproché à Philippe Couillard son association avec Arthur Porter, sur lequel pesaient de lourds soupçons de fraude.
L’injure était telle qu’il était pratiquement impensable que les deux hommes puissent tourner la page et travailler main dans la main, une fois la course terminée. En effet, M. Bachand avait rapidement quitté la scène après la victoire de M. Couillard.
Bernard Drainville n’a pas remis en question l’intégrité de Christine Fréchette, mais il l’a ni plus ni moins traitée de menteuse dans le dossier du Programme de l’expérience québécoise. Elle-même a ouvertement mis en doute la sincérité des virages successifs de son rival, qu’il s’agisse de son passage du Parti québécois à la CAQ ou de son soudain engouement pour le privé.
Il est vrai que la CAQ a un besoin d’unité plus urgent que l’avait le Parti libéral du Québec de 2013, qui n’était pas menacé de disparition, mais c’est le genre de choses qu’on n’oublie pas facilement. Les deux aspirants ont promis de faire une place au vaincu dans leur équipe, mais le ralliement sera d’autant plus facile que la victoire sera nette. Le pire scénario serait celui d’un résultat très serré.
Sur le troisième lien entre Québec et la Rive-Sud, projet emblématique de la CAQ, leurs positions sont carrément incompatibles. Si M. Drainville devient premier ministre, comment Mme Fréchette pourrait-elle maintenant approuver la construction de ce qu’elle a présenté comme un monument aux dimensions pharaoniques élevé à l’ego de son adversaire ?
Inversement, le député de Lévis ne pourrait pas décemment expliquer à ses électeurs que, contrairement à ce qu’il a soutenu durant la course, le recours au secteur privé proposé par Mme Fréchette n’est pas une façon d’enterrer un projet dont le premier abandon, en avril 2023, lui avait arraché des larmes.
Le passage du témoin est plus compliqué au sein d’un parti au pouvoir, surtout quand il est pressé par le temps parce que le chef sortant s’est accroché trop longtemps. Les circonstances dans lesquelles Mark Carney a succédé à Justin Trudeau l’an dernier étaient trop particulières pour avoir valeur d’exemple.
Quand Lucien Bouchard a pris la succession de Jacques Parizeau, en janvier 1996, le Parti québécois était au pouvoir depuis à peine 16 mois. Le nouveau premier ministre a pu attendre jusqu’à la fin de mars avant de convoquer l’Assemblée nationale, le temps d’être élu dans Jonquière avec 95 % des voix.
En rétrospective, son erreur a peut-être été de ne pas avoir profité de son extraordinaire popularité pour précipiter la tenue d’élections générales, qui aurait ouvert la porte à la tenue d’un autre référendum, que le Oui aurait eu toutes les chances de gagner.
Celui ou celle qui l’emportera dimanche aura seulement trois semaines pour s’installer, former son gouvernement et rédiger le discours inaugural qui sera prononcé le 5 mai. L’ajournement des travaux parlementaires jusqu’aux élections générales d’octobre prochain étant fixé au 12 juin, il lui restera très peu de temps pour faire une quelconque impression.
Le pire n’est pas toujours certain, mais cette précipitation n’est pas sans rappeler le triste sort de Kim Campbell, qui, en juin 1993, avait succédé à Brian Mulroney, dont le deuxième mandat tirait à sa fin. Quatre mois plus tard, elle avait mené le Parti conservateur à la pire défaite de son histoire.
Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.
