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Aux abris sous le parapluie québécois

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22.03.2026

Impossible de ne pas ressentir un petit velours à voir le Québec et sa société distincte frayer avec les champions du Rapport mondial sur le bonheur. Encore plus quand on y lit que, s’il a de si bons résultats, au 5e rang ex æquo avec la Suède, c’est en partie grâce à « sa langue » et à « sa culture », qui l’ont probablement mis à l’abri de la pire dégringolade recensée dans cette nouvelle mouture, soit celle du carré d’as anglo-saxon que forment le Canada, les États-Unis, l’Australie et la Nouvelle-Zélande.

La nation québécoise a en commun avec les pays nordiques et le Costa Rica, qui se partagent les positions de tête, un filet social robuste (sans être parfait, tant s’en faut) et une société qui valorise l’équité, le collectif, le lien et un environnement sain. Expulsé pour la première fois du top 20 mondial, le Canada, qui a déjà fait le top 5, jadis, naguère, a atterri cette année au 25e rang, deux rangs derrière les États-Unis, aussi en recul. Sans le Québec, il serait au 35e rang.

Ce qui aurait contribué à tirer ces géants vers le bas ? Notamment une porosité plus grande à la fange qui circule sur les réseaux sociaux, répondent le Centre de recherche sur le bien-être de l’Université d’Oxford, la firme Gallup et le Réseau des solutions pour le développement durable des Nations unies, qui cosignent ce rapport. Ceux-ci observent que l’utilisation de réseaux où le contenu est contrôlé par un algorithme de même qu’une navigation de loisir plus intense (défilement morbide en tête) ont tendance à diminuer notre niveau de bonheur. À l’inverse, lorsque ces réseaux facilitent la communication, l’apprentissage, l’actualité et la création, ils ont sur nous l’effet contraire.

On comprend vite que le Canada « postnational » de Justin Trudeau, caractérisé par une absence d’identité culturelle fondamentale ou même de « courant dominant », a très peu en main pour se défendre contre ces mécaniques de prises de contrôle bien huilées. Dans cet écosystème de l’attention passé sous la poigne d’une poignée de techno-oligarques principalement états-uniens, c’est l’argent qui compte, point à la ligne. Et tant pis pour les bons sentiments, la culture nationale, l’égalité ou la paix sociale, qui ne font ni les tendances ni les profits.

À l’inverse, les sociétés qui s’en tirent le mieux sont celles dont les « valeurs culturelles, les normes sociales et les modes d’adoption des technologies » leur garantissent plus d’indépendance d’esprit tout en nourrissant un sentiment d’appartenance plus affirmé. Mais gare à la cassure générationnelle, préviennent les auteurs. La relation estimée entre l’utilisation d’Internet et le bien-être est « fortement négative pour la génération Z, modérément négative pour les millénariaux, quasi nulle pour la génération X et légèrement positive pour les baby-boomers ».

C’est tout aussi vrai pour les jeunes Québécois, qui, parce qu’ils consomment moins de culture et de médias d’ici, se retrouvent plus exposés et plus vulnérables aux contenus anglos préfabriqués et fortement orientés.

On a souvent plaidé pour une valorisation ambitieuse de notre culture et de notre langue et pour des protections numériques accrues pour nos jeunes. Non seulement le constat que dresse ce rapport apporte de l’eau à ce moulin, mais il souligne l’urgence de s’y attaquer maintenant. Car des vents de face, il y en a, et ils soufflent de partout à la fois.

Les acquis de la « troisième vague de démocratisation », amorcée au Portugal dans les années 1970, sont presque aujourd’hui anéantis, lit-on dans le rapport de V-Dem fraîchement sorti des presses. La « troisième vague d’autocratisation » amorcée ces dernières années a ramené la démocratie à son niveau de 1978 sur la planète. En vérité, le monde n’a jamais vu autant de pays s’autocratiser simultanément, poursuit l’institut suédois. Au sein de l’Union européenne, le phénomène touche sept États en plus de deux alliés proches : le Royaume-Uni et les États-Unis.

Ces derniers accusent la plus spectaculaire chute de l’histoire moderne en matière de démocratie, poursuit V-Dem, dont les données remontent jusqu’à 1789. Il a fallu peu ou prou une décennie au président Recep Tayyip Erdogan pour matérialiser un recul équivalent en Turquie et plus de la moitié moins à Viktor Orbán pour faire le même « prodige » en Hongrie. En un an seulement, la concentration rapide et agressive des pouvoirs au sein de la présidence de Donald Trump place désormais les États-Unis au même niveau qu’en 1965, ce qui les rapproche dangereusement du seuil requis pour ne plus être reconnus comme une démocratie.

Ça ne prend pas la tête à Papineau pour comprendre que, si on veut prendre nos distances de ce monde préfabriqué qui carbure à la polarisation et aux antagonismes, il va nous falloir mieux protéger et cultiver ce que nous avons de plus précieux, soit notre unicité. Certes, notre culture et notre modèle québécois traversent de profondes turbulences et doivent être adaptés aux impératifs de ce siècle. Reste qu’ils demeurent notre plus sûr parapluie collectif contre les temps durs qui secouent la planète.

Ce texte fait partie de notre section Opinion. Il s’agit d’un éditorial et, à ce titre, il reflète les valeurs et la position du Devoir telles que définies par son directeur en collégialité avec l’équipe éditoriale.


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