menu_open Columnists
We use cookies to provide some features and experiences in QOSHE

More information  .  Close

De Don Cherry à Joe Rogan

14 0
20.03.2026

Pierre Poilievre courait un énorme risque en acceptant finalement de participer au balado de Joe Rogan. Déjà en perte de vitesse dans les sondages, le chef du Parti conservateur du Canada connaît surtout un déficit d’affection dans l’électorat féminin. Son passage cette semaine au balado préféré des États-Uniens et des Canadiens (aussi très prisé des membres de la manosphère) risquait de renforcer son image de populiste friand de culture « bro » et d’arts martiaux mixtes.

Or, le Pierre Poilievre qui a partagé le microphone avec M. Rogan pendant plus de deux heures était presque méconnaissable. Archi poli et respectueux envers ses adversaires politiques, il n’a pas manifesté son mépris typique envers les intellectuels, les experts ou les progressistes qu’il a auparavant accusés d’avoir « brisé » le Canada. Il n’a pas non plus mordu à l’hameçon lorsque M. Rogan a relancé à la blague la rumeur ridicule selon laquelle Justin Trudeau serait le fils de Fidel Castro. Il a refusé de critiquer Mark Carney en sol américain et a même dit qu’il le tenait au courant de ses rencontres aux États-Unis, où il a notamment discuté avec le gouverneur républicain du Texas, Greg Abbott.

Somme toute, M. Poilievre ne s’est pas nui et a même peut-être fait avancer la cause du Canada aux États-Unis en sensibilisant l’énorme auditoire de M. Rogan aux effets néfastes des tarifs imposés à l’aluminium canadien sur le coût de leurs camions F-150. Mais on ne peut pas non plus dire qu’il aura gagné des points auprès de l’électorat de ce côté-ci de la frontière. Il aura tout au plus consolidé ses appuis chez certains membres de la manosphère canadienne pour qui M. Rogan sert de gourou et de coach de vie.

Or, le vrai problème de M. Poilievre est ailleurs. Les conservateurs sont en chute libre dans les sondages depuis quelques semaines. L’avance des libéraux irait de huit points de pourcentage, selon un sondage Angus Reid publié vendredi, à 21 points de pourcentage, selon une enquête d’Ekos sortie la semaine dernière. Après avoir perdu les élections fédérales en avril dernier aux mains des libéraux de Mark Carney par environ 2,5 points — et en récoltant un score plus que respectueux de 41,3 % des votes —, voilà que le Parti conservateur du Canada se retrouve au même niveau qu’il l’était sous ses anciens chefs Andrew Scheer et Erin O’Toole. Le tout alors que le Parti libéral du Canada dirigé par M. Carney s’approche du seuil faramineux des 50 %.

Ce n’est pas seulement que la lune de miel de M. Carney dure plus longtemps que normalement attendu en politique fédérale ; les Canadiens semblent aussi aimer davantage leur nouveau premier ministre avec le temps.

La situation pourrait certes changer si son gouvernement devait faillir dans sa grande tâche de rendre l’économie canadienne plus résiliente en renégociant un nouvel accord commercial avec les États-Unis tout en diversifiant nos partenaires commerciaux. Une récession mondiale précipitée par la guerre en Iran nuirait aussi incontestablement à ses efforts, en plus de mettre à mal les finances publiques fédérales. Si le gouvernement de M. Carney a réussi jusqu’ici mis à éviter tout scandale durant sa première année, nul ne sait si ce sera le cas pour le reste de son mandat.

M. Poilievre ne peut pas seulement attendre que M. Carney trébuche. Il doit prouver qu’il a l’étoffe pour le remplacer, en proposant des politiques susceptibles d’améliorer la qualité de vie des Canadiens et de faire avancer les intérêts économiques du pays. Son plan pour sauver l’industrie de l’automobile canadienne, dévoilé dimanche dernier, avant son départ pour les États-Unis, est un pas dans cette direction, même s’il reprend plusieurs pistes de solution déjà évoquées par les libéraux.

Malheureusement, si le chef conservateur cherchait à montrer son sérieux avec son plan pour ce secteur névralgique, il a fait preuve d’une immaturité flagrante dans les jours précédents en appuyant une pétition lancée par l’un de ses députés voulant que l’ex-commentateur sportif Don Cherry soit nommé à l’Ordre du Canada.

La base conservatrice au Canada anglais a beau aimer le style « politiquement incorrect » du commentateur controversé de 92 ans, M. Cherry est loin de faire l’unanimité à travers le pays. Un aspirant premier ministre ne doit surtout pas se mêler du processus de sélection des candidats à cet honneur prestigieux, surtout lorsqu’il s’agit d’un personnage aussi clivant que M. Cherry, qui fut congédié par son employeur en 2019 après avoir invectivé des immigrants qui ne portaient pas le coquelicot en l’honneur des vétérans canadiens. Il a d’ailleurs maintes fois insulté des Québécois tout en esquintant les Autochtones et les femmes durant sa longue carrière.

Au grand dam des députés conservateurs du Québec, qui se sont vite distancés de la proposition de leur collègue ontarien Andrew Lawton à décorer M. Cherry, cet incident risque de laisser des traces au sein de l’électorat québécois.

Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, s’en est donné à cœur joie sur les réseaux sociaux en ridiculisant cette idée tout en dénonçant le silence de Mark Carney à ce sujet. « Don Cherry ? Vraiment ? » a ironisé le chef bloquiste sur X. « Le Canada donnera bien ses médailles à qui il voudra. Si c’est une insulte au Québec, sport ou pas, les Québécois en prendront note. »

En passant de Don Cherry à Joe Rogan en l’espace de quelques jours, M. Poilievre n’a rien fait pour élargir l’électorat potentiel des conservateurs. Il pourrait même l’avoir réduit.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


© Le Devoir