Chronique|La honte Jean-François Nadeau
« La première fois que j’ai vu des clochards, c’est quand je suis arrivée à Paris. Il n’y en avait pas à Montréal. » C’est ce qu’a affirmé dans une entrevue, le plus sérieusement du monde, la pianiste montréalaise Hélène Mercier-Arnault.
La scène se déroule en France, sur les ondes de RTL, un des grands médias radiophoniques privés du pays. La pianiste vient y faire la promotion d’un nouveau disque. Ce passage de son entretien avait été délicatement coupé avant diffusion. Il a tout de même refait surface, relayé ensuite par plusieurs médias. Depuis, Hélène Mercier-Arnault clame qu’elle a été mal comprise.
Que faut-il comprendre alors de cet entretien tronqué avant d’être diffusé lorsqu’elle y précisait ceci : « Ce que je vais vous dire va peut-être vous choquer. Les SDF [les sans domicile fixe], j’y pense pas tous les jours. »
À vrai dire, pourquoi y penserait-elle, puisque l’itinérance, selon elle, relève d’un « choix de vie, avec des gens qui ont décidé de lâcher la société. C’est un retrait du monde ».
Devant pareil phénomène, il n’y a donc qu’à battre en retraite. Chacun pour soi et à chacun ses choix. La pianiste Hélène Mercier-Arnault, elle, a choisi de vivre dans la soie. Il faut dire qu’en se mariant avec Bernard Arnault, elle n’a pas épousé exactement un gueux. Monsieur règne sur le groupe LVMH, la grande enseigne mondiale de l’ultraluxe. Au creux de sa main se trouvent des marques comme Louis Vuitton, Dior, Givenchy, Fendi, Bulgari, Sephora, Dom Pérignon ou Tiffany & Co. L’homme est aussi propriétaire de journaux, tout en étant grand collectionneur d’art. Bref, des gens qui ne sont pas sur le trottoir.
Le magnat de 77 ans possède une richesse estimée à 220 milliards de dollars, l’équivalent du produit intérieur brut de pays comme la Nouvelle-Zélande, la Hongrie ou la Grèce. Les affaires de Bernard Arnault le situent au neuvième rang des plus riches au monde, tout en faisant de lui la plus grande fortune d’Europe. Son épouse gravite donc, comme lui, dans une nébuleuse dorée, aux côtés des nouveaux dieux que sont Elon Musk, Jeff Bezos et Mark Zuckerberg. Pas étonnant qu’on ne voie pas d’itinérants sur les trottoirs que parcourent ces gens-là. Dans leur monde qui ne touche plus au sol, on regarde vers les cieux de l’argent avant les gens.
Le dernier décompte de l’itinérance au Québec faisait état de plus de 12 000 personnes à la rue. Devant de telles injustices, ce ne sont pas les grandes fortunes qu’on questionne. Pendant que prolifèrent les inégalités sociales, on s’acharne plutôt à resserrer l’étau autour d’autres gens qu’on accuse d’être trop visibles.
Des Centres de services scolaires, héritage du gouvernement Legault, ont commencé à appliquer les nouvelles dispositions de la Loi sur la laïcité entraînant des renvois ou des départs forcés d’éducatrices portant le voile. Le droit d’une société à projeter son poing en avant devrait pourtant s’arrêter où le nez des individus commence.
À Montréal, près de 150 employées ont été congédiées ou forcées de partir. Et ce sont 146 postes qui restaient non pourvus, rapporte Radio-Canada. Autrement dit, les écoles manquent de personnel qualifié, mais on se permet d’en écarter au nom d’une lubie.
On pousse ainsi vers la sortie des femmes qui n’ont enfreint aucune loi, nui à personne, ni failli à leur tâche. Leur voile devient prétexte à fantasmes et à soupçons, au mépris du travail essentiel qu’elles accomplissent chaque jour auprès des enfants.
Dans un réseau scolaire déjà aux prises avec des défis tels que le décrochage, une surcharge des classes, des besoins particuliers, le manque de ressources, la priorité était-elle vraiment, en ce printemps, de congédier des femmes appréciées, qualifiées, intégrées à leur milieu ? Est-ce ainsi que seront vraiment corrigées les injustices au sein de ce système d’éducation qui prend l’eau de toute part ?
Voilà donc comment se résume l’opération qui est en train de se jouer sous nos yeux : aggraver une pénurie bien réelle pour satisfaire un principe de laïcité présenté comme une nécessité presque sacrée, comme s’il s’agissait de repousser, jusqu’à l’absurde, un grand Satan à la veille de dévorer nos enfants.
La réalité est que nous sommes en train de sacrifier sur l’autel de principes montés en meringue des personnes compétentes et aimées, quitte à devoir les remplacer en catastrophe par d’autres jugées plus acceptables, simplement parce qu’elles sont vêtues autrement. Les symboles, semble-t-il, passent désormais avant les enfants. Sommes-nous devant un Québec fou de ses enfants ou un Québec fou tout court ?
Une amie, abasourdie par cette loi appliquée sans ménagement, me faisait remarquer qu’il faut maintenant expliquer aux enfants pourquoi ces femmes qu’ils aiment et qui s’occupent si bien d’eux sont contraintes de partir du jour au lendemain. Ce sont des larmes qui apparaissent plutôt que des sourires. Cette même amie me faisait aussi observer que plusieurs de ces femmes comptent parmi les plus éduquées du réseau, arrivées ici avec un bagage d’études souvent non reconnu. Leur maîtrise du français apparaît impeccable. Et on leur montre soudain la porte après les avoir applaudies et s’être félicité de leur présence !
Encore une fois, ce sont des femmes qui paient le prix de cette croisade morale. Des éducatrices, des techniciennes, des surveillantes et des préposées compétentes. On prétend défendre leur liberté en les punissant. On dit les protéger, alors qu’on les humilie. On invoque l’égalité en visant d’abord celles qui, dans les faits, en disposent le moins. Puis, pour s’en absoudre, on prétend que c’est leur « choix de vie ». Juste un simple choix. Voilà une formule si commode. Une formule qui sert désormais à maquiller bien des iniquités.
Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.
