Le Guide suprême iranien, Ali Khamenei, tué dans les bombardements
Il avait pris la suite de l’ayatollah Khomeini en 1989 et s’était imposé à la tête de la République islamique, alors que ceux qui l’avaient installé pensaient le manipuler. Sa mort va-t-elle changer le sort de l’Iran ? Cela dépendra du choix des 88 religieux membres du Conseil des experts.
La disparition de l’ayatollah Ali Khamenei, Guide suprême de la République d’Iran, tué samedi 28 février dans les bombardements israélo-américains, et dont la mort a été officialisée dans la nuit de samedi à dimanche par le régime en place à Téhéran, pourrait ouvrir une nouvelle période d’instabilité pour le pays. Le Guide détient en effet pratiquement tous les pouvoirs. C’est ainsi lui qui peut décider de la fabrication ou non de l’arme nucléaire.
Né le 19 avril 1939 dans la ville sainte de Mashhad, dans la province du Khorasan (nord-est), « Sayyed Ali était le deuxième fils de Sayyed Javad Khamenei, un humble et pauvre érudit islamique qui a enseigné à tous les membres de sa famille comment mener une vie simple et humble », peut-on lire dans sa biographie officielle. Le terme de sayyed est un titre honorifique normalement utilisé dans le monde musulman pour désigner un descendant du prophète Mahomet, et que l’on distingue par le port d’un turban noir. « Mon père, bien que figure religieuse reconnue, était un peu ascétique. Nous menions une vie difficile. Parfois, au dîner que notre mère avait improvisé, nous ne mangions que du pain et des raisins secs », aimait à dire celui qui allait s’imposer comme le successeur de l’ayatollah Khomeini alors que rien ne l’y prédisposait vraiment.
D’ailleurs, plus que la théologie, c’est la littérature qui l’attire. Dans les salons littéraires de Mashhad, il va rencontrer deux hommes, aux pensées de gauche : Ali Shariati et Jalal Al-e Ahmad. Le premier est un intellectuel spécialisé dans la sociologie de la religion, qui mêle chiisme et marxisme. Il a été qualifié d’« idéologue de la Révolution islamique », bien que ses idées n’aient en réalité pas servi de fondement à la République islamique. Le second est un écrivain qui pensait que le déclin de la vie traditionnelle et des modes de vie orientaux était le résultat de la victoire économique et culturelle de l’Occident. Deux figures qui, peu ou prou, influenceront le jeune Khamenei, lequel, de 1958 à 1964, va s’installer dans la ville de Qom où il fera une rencontre décisive avec l’imam Ruhollah Khomeini, déjà opposé à toute modernisation de l’Iran. L’année précédente, en 1957, il avait effectué un pèlerinage à Najaf, en Irak, lieu saint chiite, où, nous dit encore sa biographie, il a été « fasciné » par les ayatollahs Hakim et Shahrudi.
Partisan de Khomeini, il va alterner les séjours en prison et les périodes d’exil. Dans les années 1970, la gauche iranienne, puissante notamment avec le parti Toudeh (communiste), les Fedayin mais aussi, à l’époque, les moudjahidins du peuple, lance de puissants combats contre la dictature du Chah. Les islamistes s’infiltrent dans ces manifestations jusqu’au départ, le 16 janvier 1979, de Mohammad Reza Pahlavi et le retour triomphal, le 1er février, de l’ayatollah Khomeini, après quatorze ans d’exil. Ce dernier va s’empresser de décapiter la gauche, emprisonnant et assassinant tous ceux qui s’opposent à l’instauration d’une République islamique et les mesures qui vont avec, particulièrement contre les femmes. Ali Khamenei fait partie du cercle proche. Alors que la guerre avec l’Irak de Saddam Hussein a éclaté l’année précédente – il échappe de peu à un attentat en 1981, au moment où il allait prononcer un prêche dans la mosquée Abu Dhar de Téhéran -, il va perdre l’usage de sa main droite et d’une partie de l’ouïe.
Celui que l’on pensait réservé et timide s’avère être un fin stratège
Il a été l’un des fondateurs de la République islamique avec Hachemi Rafsandjani. Les deux hommes vont s’installer comme des personnalités incontournables du nouveau régime. Khamenei devient vice-ministre de la Défense, superviseur des Gardiens de la Révolution islamique, imam de Téhéran, chargé des prières du vendredi, élu député de la capitale. En 1981, il est même le représentant de l’imam Khomeini au Haut Conseil de la défense et finalement nommé à la présidence de la République, en remplacement de Mohammad Ali Radjaï, assassiné le 30 août 1981. Il devient le premier religieux à ce poste, sans grand pouvoir à ce moment-là, puisque le gouvernement est dirigé par un premier ministre. Dans son discours d’investiture, il s’engage néanmoins à combattre « la déviation, le libéralisme et les gauchistes influencés par les États-Unis ». Il sera réélu pour un deuxième mandat en 1985.
Petit à petit, celui que l’on pensait réservé et timide s’avère être un fin stratège s’agissant de ses ambitions. Son « ami » Hachemi Rafsandjani, alors président du Parlement, va tenter de l’instrumentaliser à la mort de l’ayatollah Khomeini (juin 1989) en le faisant nommer Guide suprême par le Conseil des experts. Pour cela, il fait changer la Constitution (Khamenei n’est qu’hodjatoleslam, un rang inférieur à celui d’un ayatollah) et supprime le poste de premier ministre. Mauvaise pioche pour Rafsandjani. Lui qui s’apprêtait à tirer les ficelles de sa marionnette et devenir le véritable dirigeant du pays en est pour ses frais. Certes, il se fait bien élire président de la République à deux reprises, mais Ali Khamenei, pas dupe, a renforcé son propre pouvoir, au point de renverser totalement la situation en marginalisant Rafsandjani. Pour cela, il se fait nommer ayatollah et se rapproche des Gardiens de la Révolution, un État dans l’État : une véritable institution militaire et un empire économique bâti sur les boyads, les fondations, rayonnant dans tous les domaines de l’économie. Les Pasdarans (ainsi qu’on appelle les Gardiens de la Révolution) deviennent le bras armé du Guide suprême. Ils sont de toutes les répressions comme, dernièrement, contre le mouvement Femme, Vie, Liberté.
Durant son long mandat (plus de 35 ans), Ali Khamenei a su utiliser ce que l’ayatollah Khomeini avait élaboré : le velayat-e faqih, ce système politique où un juriste islamique (le faqih) assume la direction et l’autorité politique suprême, en l’absence de l’imam caché, le douzième imam, dans la croyance chiite duodécimaine. Cela lui a permis de contrer toutes velléités de réformes tentées par certains présidents comme Mohammad Khatami ou Hassan Rohani, pourtant peu révolutionnaires dans leur essence. Pourfendeur de ceux qui sont à ses yeux des apostats (comme Salman Rushdie), il a maintenu l’Iran dans un entre-deux permanent. À l’exemple des femmes. Leur présence dans les universités est remarquable (elles sont plus nombreuses que les hommes) mais, dans le même temps, leurs droits sont de plus en plus restreints. Sans parler de l’obligation du port du voile, véritable symbole de la République islamique, dénoncé avec force par le mouvement Femme, Vie, Liberté après la mort de Mahsa Jîna Amini, étudiante de 22 ans, tuée le 16 septembre 2022 par la police des mœurs. L’expression politique est muselée, les syndicats non islamistes constamment réprimés. Les geôles regorgent de détenus d’opinion, dont Narges Mohammadi, prix Nobel de la paix, condamnée à 13 ans et neuf mois de prison, est aujourd’hui devenue le symbole.
La question de la désignation de son successeur semble avoir été bien préparée. Le 21 juin 2025, alors que la guerre menée par les Israéliens était en cours avec une aide directe des États-Unis, le site Amwaj.media révélait qu’« avant l’attaque surprise d’Israël le 13 juin, le Guide suprême iranien a discrètement demandé à l’Assemblée des experts de se préparer à s’acquitter de ses devoirs constitutionnels ». Malgré l’âge avancé d’Ali Khamenei – il avait alors déjà 86 ans -, Benyamin Netanyahou avait directement menacé de le liquider. Donald Trump laissait même entendre que ses services de renseignement savaient où il se cachait. Le Conseil des experts, composé de 88 religieux élus lors d’élections nationales tous les huit ans, est chargé de superviser les capacités des candidats pour remplacer le Guide suprême. Il reste à savoir si ce poste sera maintenu ou si, au contraire, une sorte de direction collégiale sera nommée à la faveur d’un nouveau concept qu’Ali Khamenei, pour les quarante ans du renversement du Chah, avait appelé « deuxième étape de la Révolution ». Il avait alors avancé l’idée de la nécessité d’un changement générationnel dans la façon dont le pays est géré. Un changement qui ne pouvait être envisagé qu’après sa mort.
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