Ecologie, comment garder espoir ? Rencontre entre le philosophe Gaspard Koenig et le climatologue Jean Jouzel
Pour causer de la crise environnementale dans la torpeur de l’été, Alternatives Economiques a eu envie faire dialoguer un romancier et un expert. Parce que le sujet est trop sérieux pour être laissé aux seuls littérateurs quand ils s’en emparent ? Parce que rien ne vaut un bon roman pour mettre la science à la portée du lecteur ? Parce l’été, c’est le moment d’adopter un ton plus léger ? Qui craindrait un exercice de style, un parti pris artificiel, en serait pour ses frais.
Le climatologue de renommée mondiale et l’auteur d’Humus et d’Aqua nous offrent un dialogue fécond et porteur d’espoir dans le backlash (un retour de bâton) écologique ambiant. Ils nous apprennent autant qu’ils ont appris l’un de l’autre.
Vous traitez l’un et l’autre de la crise écologique, chacun selon son registre. Qu’est-ce qui a marqué le romancier dans l’œuvre du scientifique et réciproquement ?
Gaspard Koenig : Je suis entré dans l’écologie par la question de la biodiversité, et cela m’a conduit à celle du climat, dont parlera mon prochain roman, et qui, au départ, était pour moi plus lointaine. Dans le cadre de mes recherches, j’ai rencontré Jean Jouzel et ai lu plusieurs de ses livres. Il raconte entre autres l’histoire de la science climatique, depuis l’analyse théorique d’Arrhenius à la fin du XIXe siècle jusqu’aux rapports du Giec, ainsi que la mobilisation de la communauté internationale pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, en passant par les confirmations empiriques du réchauffement à partir des années 1960 auxquelles il a participé avec ses missions dans l’Antarctique.
Cette aventure scientifique a des allures de roman et cela m’a beaucoup inspiré. Comme l’anecdote du verre de whisky du glaciologue Claude Lorius sur la base Dumont d’Urville en terre Adélie, qui est un peu au climat ce que la pomme de Newton est à l’attraction terrestre. Lorius comprend en sirotant son alcool que les bulles d’air qui s’échappent du glaçon, qui a été prélevé sur une carotte de glace vieille de plusieurs milliers d’années, sont un échantillon fidèle de l’atmosphère du passé, donc de sa composition en CO2.
Ce que j’apprécie dans l’œuvre de Jean, c’est son militantisme, au sens noble du terme. Il y a cette figure du chercheur qui comprend, puis alerte et agit, dans la précision, sans agitation ni mots excessifs – Gaspard Koenig
Ce que j’apprécie dans l’œuvre de Jean, c’est son militantisme, au sens noble du terme. Il y a cette figure du chercheur qui comprend, puis alerte et agit, dans la précision, sans agitation ni mots excessifs – Gaspard Koenig
Au-delà du travail du scientifique, qui m’a fait comprendre combien la vitesse du réchauffement actuel était un phénomène hors norme à l’échelle géologique, ce que j’apprécie dans l’œuvre de Jean, c’est son militantisme, au sens noble du terme. Il y a cette figure du chercheur qui comprend, puis alerte et agit, dans la précision, sans agitation ni mots excessifs.
Jean Jouzel : L’approche de Gaspard, qui ressort bien dans ses livres Humus et Aqua, mais aussi des échanges que nous avons eus pour son prochain roman, est une approche fondée sur la nature, y compris dans la recherche de solutions. C’est par exemple, dans Aqua, cette idée qu’il faut reméandrer les rivières et restaurer des zones humides que l’on a asséchées pour étendre les cultures, ce qui a conduit à la raréfaction des disponibilités en eau dont souffrent en retour les agriculteurs. J’aime bien cette approche, elle est extrêmement importante. Ces solutions ne sont pas suffisantes pour répondre aux défis que nous avons devant nous, mais, à juste titre, elles font appel à la sobriété.
Que l’on parle de préservation de l’eau, comme dans Aqua, ou de sortie rapide des énergies fossiles s’agissant de la question climatique, la sobriété doit être au rendez-vous. On ne peut pas continuer à consommer comme nous le faisons.
Tu l’exprimes du point de vue local, mais ce que j’ai également beaucoup aimé dans tes romans, c’est l’approche éminemment politique des sujets écologiques. Dès qu’on discute de réchauffement climatique, de pollution, d’environnement, cela remet en cause le mode de fonctionnement de la société, et c’est dans ces contradictions que tes personnages se débattent. J’ai été pour ma part beaucoup sollicité dans les médias à partir de 1987 pour mes travaux scientifiques sur le climat, mais j’ai tout de suite senti que c’était surtout vers le monde politique qu’il fallait se........
